Fortune critique

Des cabanes, des gravures, des dessins et des photos : l’enfance de l’art de Solange Jungers

Une exposition de Solange Jungers est un événement considérable. Elle a lieu à la galerie Le Génie de la Bastille, située au coin de la rue de Charonne et de la rue Léon Frot, dans le XIe arrondissement de Paris. Jusqu’à présent, son œuvre y avait été exposée dans le cadre de manifestations collectives. Celle-ci lui donne carte blanche. Elle s’intitule « État des lieux » mais aurait pu tout aussi bien être appelée « Le syndrome de la cabane ».
Car l’artiste procède par définition conceptuelle. Cette notion, explique-t-elle, provient des cowboys de l’Ouest américain, les vrais, très éloignés des mythes  colportés par la plupart des westerns, pas tous. Ces hommes construisaient des cabanes là où ils arrivaient et n’en sortaient qu’à contrecoeur, lorsqu’ils devaient affronter la dureté de leur travail, ou bien se réfugiaient dans l’alcool et les spectacles de cirque. C’était à la fois leur prison et leur refuge.
Depuis toute petite, Solange Jungers a été ballotée entre deux pays, la France où elle est née, et l’Espagne, plus précisément l’île de Majorque, dans les Baléares, pas vraiment la ville touristique de Palma mais l’intérieur, le village d’Andratx, où elle possède des attaches qui la poussent à s’y rendre et à y exposer régulièrement. Je l’ai connue grâce à un ami photographe, Alain Genest, qui exposait en même temps qu’elle et quelques artistes espagnols. Nous avions parlé des « chuetas », ces Juifs de Majorque qui avaient été les seuls à ne pas être obligés à se convertir par la force au catholicisme dans l’Espagne inquisitoriale et, aussi, des Majorquins qui avaient émigré à Cuba dès les débuts du XXe siècle, une fois l’indépendance de l’île acquise. Tout cela crée des liens très forts.
C’est une intellectuelle et une artiste complète, qui touche à tous les matériaux à sa disposition, à la photographie, à la peinture, à l’estampe, à la sculpture, à la gravure, au dessin ou à tout cela en même temps. Ses maquettes de cabanes, dont le syndrome est réapparu massivement dans le monde entier au moment de la sortie de la sinistre période du Covid, affichent sur leurs murs des photos ou des fragments d’images d’enfance, pas seulement les siennes, mais aussi d’autres, glanées dans des endroits invraisemblables, des cimetières par exemple, ou alors des fusils et des colts des cowboys qu’elle a intégrés dans son imagination. Ses créations nous amènent parfois, comme sur ses estampes, à des univers insoupçonnés, telles celles d’enfants, encore, aux tenues rayées, qui m’embarquent parfois dans un univers cauchemardesque, proche de mes propres préoccupations mémorielles, peuplées de fantômes surgissant du passé.
C’est dans un univers psychique extrêmement complexe que nous embarque son œuvre. Mais il s’agit aussi d’une promenade salutaire, un refuge bienvenu par ces temps d’angoisse qu’il nous est donné de vivre. En partageant les visions de ses maquettes, de ses gravures et de ses photos, c’est à un voyage dans son esprit à la fois tourmenté et joyeux, celui des souvenirs d’enfance qu’elle recrée, dans sa vie et dans son art, que nous convie Solange Jungers.

                        Jacobo Machover

PS : Courez voir son expo au Génie de la Bastille. Elle est visible jusqu’au dimanche 1er février.


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